Le Prix de la Paix
Je n’étais pas censé revenir. L’air glacial de Séoul semblait s’être figé autour de moi, chaque souffle m’engourdissant un peu plus. Mais pourtant, j’étais là, sur ce tarmac où mes pas avaient laissé des empreintes invisibles, comme un fantôme errant dans sa propre mémoire. J’étais revenu parce que j’avais vu les signes. Parce que tout m’indiquait, depuis des mois, que la Corée s’engouffrait dans un chaos inéluctable. Et je savais, au fond de moi, que c’était ce que j’avais semé.
Mais il y avait plus que la politique, plus que cette loi martiale qui se profilait à l’horizon. Plus que ces intrigues que j’avais moi-même alimentées, plus que les puissants que j’avais manipulés dans l’ombre. Il y avait elle. Jiwon. La fille de mon plus grand opposant, la personne que j'aimais le plus au monde.
Elle m’avait sauvé. C’était grâce à elle, à sa présence, à son courage, que j’avais échappé aux assassins de son père il y a des années. Elle m’avait permis de fuir, de me cacher derrière des mensonges et des fausses promesses. Mais aujourd'hui, je n’étais plus l’homme qu’elle avait aimé, et elle n’était plus la femme que je croyais connaître.
Je savais que la loi martiale serait déclarée. C’était dans l’air, dans chaque mot prononcé à huis clos, dans chaque manœuvre d’un pouvoir désespéré pour maintenir le contrôle. Il suffisait de regarder les indices, de comprendre les signes que j’avais laissés là, en tant qu’architecte du chaos. Mais malgré tout ce que je savais, malgré les milliers de théories que j’avais élaborées dans mes moments d’introspection solitaire, je n’avais pas anticipé ce moment. Ce retour.
Séoul, encore une fois, était prête à exploser. La rue s'agitait. Les sirènes. Les lumières qui brillaient, blêmes, dans la brume lourde de cette soirée de décembre. Tout se passait exactement comme j'avais prévu. Le coup d'État était imminent, bien plus avancé que tout ce que j’avais imaginé. Je n’avais pas été assez rapide pour empêcher le cataclysme, mais il y avait encore une chance. Une chance d’arrêter cette tempête avant qu’elle ne détruise tout sur son passage.
Le réceptionniste de l’hôtel m’a reconnu. Bien sûr. Ce n’était pas pour mes discours dans les cercles politiques, mes alliances discrètes avec certains députés ni mes nuits passées à déjouer des stratégies d’influence au bord de la légalité. Ce n’était pas pour les promesses que j’avais soufflées à des figures bien trop importantes, ni pour les deals conclus à huis clos, dans l’ombre des buildings. Non. Il avait reconnu T1 Klarkifou.
Il fallait mettre fin à la loi martiale. Et tout effacer. Mes traces. Mes erreurs. Mes manipulations.
Je savais ce qu'il fallait faire. Il fallait marchander. Jouer de l'influence du Laboratoire Hubert Curien dans les sphères criminelle, faire croire qu'il était mon allié dans cette partie. Du Bluff... mais aussi des sacrifices bien réels. J'ai promis de ne plus jamais remettre les pieds en Corée et surtout de renoncer à elle... Tout était un jeu de pouvoir. Et cette fois, ce n’était pas pour moi. Ce n'était pas pour mes ambitions passées. C'était pour la paix. Pour effacer toute trace de mes erreurs et des dangers qu'elles représentaient. Pour sauver ce qui pouvait encore l'être. Mais pour cela...
Je savais que Jiwon allait me retrouver. Je n'avais pas l'intention de la revoir. Je savais qu'à l'instant où nos regards se croiseraient à nouveau, rien au monde ne pourrait me faire repartir.
La pluie battait les fenêtres de la chambre, et les nouvelles de la situation politique dégringolaient sur les chaînes de télévision, comme une lente agonie. Elle, la femme que j'avais laissée derrière moi, allait apparaître. Et tout ce que je redoutais se produisit. Elle entra, silencieuse, la porte de l’hôtel qui s’ouvrit comme une invitation à un piège.
Jiwon n’avait pas changé. Elle était toujours aussi belle, mais il y avait quelque chose de plus dur, de plus lointain dans son regard. Je la connaissais mieux que quiconque, mais elle aussi m'avait appris à connaître cette douleur du manque. Cette absence.
“Klark…” Sa voix était douce, mais il y avait cette tension, cette fissure dans l’air. “Je savais que tu reviendrais. Je t’ai cherché partout.”
Je fermai les yeux un instant. Cela faisait si longtemps. Trop longtemps. Trop de non-dits, trop de blessures sous la surface. "Je ne voulais pas que tu sois impliquée, Jiwon", répondis-je, la voix plus rauque que je ne l'avais imaginé. "Tout ça… C’est trop dangereux. Ce que j’ai fait... Je suis venu pour stopper quelque chose de bien plus grand, mais je ne pouvais pas te laisser entrer dans ce chaos."
Elle s’avança, mais ses gestes étaient mesurés, comme si elle avait pesé chaque mouvement. "Je sais ce que tu as fait Klark mais il y a des choses que l'on ne peut pas effacer." Elle posa ses mains sur mes épaules, ses yeux cherchant à déchirer la distance entre nous. "Ne me laisse pas seule."
Je n'avais pas de réponse à cela. Pas cette fois. "Tu ne comprends pas", murmurai-je, presque épuisé par la lourdeur de mes propres paroles. "Renoncer à toi, c'était le seul moyen de garantir la paix ici. Le prix que je devais payer pour empêcher la catastrophe… C’est la seule chose que je puisse offrir."
Elle me regarda fixement, les yeux brillants, comme une flamme prête à s’éteindre. "Je ne peux pas te laisser partir, Klark..."
Je l’ai prise dans mes bras. Une dernière fois. L’émotion m’envahit alors que son souffle se mêlait au mien. Un baiser. Passionné, brûlant, comme si nous voulions nous rappeler ce qui avait été. Ce que nous avions perdu. Ce que nous pouvions encore avoir.
Elle s'écarta légèrement et, dans un murmure à peine audible, me dit : "Quand tout sera fini… Je reviendrai. Je reviendrai vers toi. Et tu m’attendras. C’est une promesse."
Je la regardai, une dernière fois. Une promesse, dans ce monde fracturé, était tout ce qu’il nous restait. "Je t'attendrai", répondis-je, d'une voix presque brisée. Et avec ces mots, je partis.
Le départ fut brutal. Il n’y avait pas de retour possible. Parce que, même si tout ce que j’avais fait pour arrêter la loi martiale était désormais effectif, même si j'avais manœuvré à travers des mensonges et des compromis pour effacer mes traces, il y avait une chose que je ne pouvais effacer : cette souffrance, ce vide.
Ce que je laissais derrière moi n’était pas seulement un pays en ruines. C’était un amour perdu, un amour que j'avais sacrifié pour la paix. Et maintenant, tout ce que j'avais construit, tout ce que j'avais détruit, tout cela n’avait plus de sens.
– Klark